Les dessous d’un roman historique Jeunesse sur Bordeaux


Bordeaux

Mariane Fiori, auteure, explique en détail son travail sur le roman jeunesse « les bottes du gentilhomme » (Milathéa). 

Comment est née l’idée d’un roman jeunesse Botttes du gentilhomme - Mariane Fiori - Milathéaautour de Bordeaux ?
J’ai construit le projet pendant plusieurs années jusqu’à trouver l’angle d’attaque, la perspective du récit, avant de me lancer dans l’écriture proprement dite. Le respect du contexte historique réclame un travail de précision et de vérification constante des données, aussi j’ai circonscrit le champ du roman avant de commencer… La figure de Montaigne, inexistante en littérature jeunesse, m’est apparue intéressante à atteindre : je n’ai jamais eu envie d’écrire ce que tout le monde fait déjà. Cela m’apparaissait comme une sacrée gageure, un roman historique qui aurait pour cadre le Bordeaux de Montaigne, à destination des jeunes, et qui aurait tout pour satisfaire les enseignants. Car le but ultime était d’obtenir l’assentiment de l’Education nationale : petite fierté personnelle…

Par où avez-vous débuté vos recherches ?
En me documentant sur les années politiques de Montaigne, l’affaire du prieuré Saint-Jacmes a retenu mon intérêt, d’autant plus que j’avais déjà Philibert, mon héros orphelin, dans un coin de la conscience. Le prétexte d’une rencontre entre Montaigne et lui était tout trouvé… Puisqu’il y avait fort peu de chances que Philibert sache lire et écrire, il allait exercer un métier qui lui ouvrirait les portes des habitations bordelaises, du petit peuple aux grandes familles : Philibert allait les chausser.

En 2013 s’est tenue une très belle exposition à la Bibliothèque Mériadeck de Bordeaux sur le travail de Léo Drouyn, le génial dessinateur bordelais du XIXe siècle qui a recensé par le crayon tous les bâtiments historiques et les sites de la région. Ses remparts de Bordeaux sont une fantasmagorie merveilleuse. J’ai revu d’un œil nouveau la ville que j’habite depuis vingt ans : les marécages et les vignes ont ressurgi du béton…

Dès le début, il y a eu la rencontre avec l’éditeur Milathéa. Je ne me serais pas lancée dans un tel travail sans le soutien de Patrice et Stéphanie, qui m’ont assurée de leur intérêt pour mon projet. Un éditeur attaché à la qualité littéraire, quelqu’un qui n’est pas dans le consommable ni le loisir facile mérite d’être distingué.

Est-ce difficile de trouver le ton juste pour écrire un roman historique à l’attention d’un jeune lectorat ?
Le ton juste, non. C’est le même travail que pour un roman adulte, c’est peut-être même plus simple, dans la mesure où on ne va pas se lancer dans des constructions narratives à plusieurs voix ni dans une phraséologie inventive. Mais Les bottes du gentilhomme demeurent une œuvre de facture littéraire… L’une des difficultés  était de restituer le contexte politique de façon intelligible pour des enfants lecteurs. Je tenais beaucoup à ce passage dans lequel Montaigne explique à Philibert les enjeux de l’affaire du prieuré. La politique, c’est aussi le maniement du langage et le décryptage de la parole : ce qui est dit, à qui le discours s’adresse réellement, et comment il est entendu. L’intérêt du roman historique est d’ouvrir à une réflexion politique distanciée.

Or, dans beaucoup de livres jeunesse, le fond historique est souvent un décorum qui habille la trame d’exotisme et de dépaysement. On trouve ainsi des « Moyen-Age » de complaisance qui ont peu à voir avec le monde médiéval ; on visite des cours de France élégantes comme le papier glacé des journaux people… Certes, on ne peut pas restituer toute la violence et la brutalité d’une époque dans un livre destiné à des jeunes. Et on touche ici à un autre écueil du genre : l’inévitable révisionnisme. Car il faut bien édulcorer les faits, les crimes de l’histoire et leurs conséquences. Si on le fait, ce n’est cependant pas sans éthique. Songeons par exemple qu’à cette époque, les huguenots étaient refusés au cimetière. Parfois les corps étaient jetés entre les remparts de  la ville, et laissés là à pourrir. Et d’autres, enterrés trop en surface dans un champ ou un fossé, étaient déterrés en partie par les chiens errants qui en rognaient un bout, laissant émerger du sol des morceaux de membres… Ce n’est pas le portrait de Bordeaux que j’ai voulu offrir à mes jeunes lecteurs !

Le vocabulaire utilisé, les descriptions des lieux comme des habitudes de l’époque laissent penser que vos recherches documentaires ont été longues et variées ! Comment avez-vous bâti le récit du roman ?
C’est une question de méthode, et après deux khâgnes et un troisième cycle en littérature, je ne manque pas de méthodes de recherche en sciences humaines ni en littérature ! J’avais déjà une solide culture générale, une bonne connaissance du XVIe siècle littéraire, je suis allée vérifier dans quelques ouvrages spécialisés ce qui me manquait… Deux mois de travail suffisent, suivis de corrections multiples.

Par méthode, j’entends qu’il faut se poser au préalable les « bonnes » questions. On n’aborde pas les contenus d’un livre de façon naïve. J’anticipe toujours les lectures possibles… L’écriture, la littérature sont des métiers, on ne le dira jamais assez. Ces métiers mobilisent un savoir et un savoir-faire qui ne sont pas reconnus à leur juste valeur.

J’écris toujours à l’impulsion, au jour le jour, je vérifie par la suite l’exactitude des détails. Jamais de plan : il ne s’agit pas d’une rédaction ! Je laisse tout se former en moi. J’écris, je barre, je recommence… Je rajoute des développements dans la marge. C’est tout.

Parfois il faut reprendre un passage : en 1582, à Bordeaux, le bourreau n’habite plus la tour du pendart près de la rue des Ayres, il réside dans le quartier Saint-Michel ; aussi la charrette des condamnés du premier chapitre ne passe pas devant chez lui, comme je l’avais d’abord cru.

Philibert partagera-t-il d’autres aventures bordelaises avec les jeunes lecteurs ?
Je l’espère, mais la publication d’une suite dépend du succès de ce premier tome.

Avez-vous un autre roman jeunesse en cours ? Si oui, sur quelle période ou quelle région ?
A l’heure où j’écris, j’attends des réponses d’éditeurs après des envois de manuscrits. Les travaux de recherche historique et de vérification des données sont très fastidieux, et je n’entends pas me cantonner à ce type d’écrit. Aussi, mes dernières fictions puisent à mes souvenirs d’adolescence, toujours sur la question identitaire et la perception de l’étranger, dans une série nouvelle qui je l’espère trouvera éditeur. J’ai également d’autres projets d’albums et de séries, pour l’heure à l’état de projet.

Propos recueillis par Sandrine Damie

A noter : dans les prochains jours, j’aborderai avec Mariane Fiori son travail minutieux autour de Montaigne.
A suivre !

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